Réalisé dans le cadre des propositions de TILT, à Renens


Intervention en extérieur, sur la façade d'une petite usine mécanique en fin de carrière. Entre la rue de l'Avenir et celle de la Savonnerie. Devant, le terrain est vague depuis quelque années, des buts de foot ont été installés, en attendant.

Lafleur
Je prenais des mesures pour estimer où je collerais mon papier. Un homme arrive lentement, il s'arrête et me demande si je vais repeindre cette façade. En quelque sorte, je dis. Ça m'étonnerait! il répond en riant, ils vont le raser ce bâtiment. Je savais. Nous discutons un peu. Il était peintre, il a travaillé sur les chantiers jusqu'à septante ans. On l'appelle Lafleur, parce que Fleury. Il me raconte comment il collait des papiers peints, qui d'autre faisait ça bien dans la région. Et puis, il aimerait bien savoir ce que je fais là. Je suis aussi peintre, mais sur des feuilles, et je prévois d'en coller une ici. Ah! il rit de nouveau, je vais vous donner une adresse alors. Devant le café qui vient d'ouvrir au rez des nouveaux immeubles – je passe tous les jours voir le chantier là-bas – il y a un grand mur vide. Et l'autre matin il y avait déjà un truc, mais pas un dessin n'est-ce pas, juste… il mime avec son bras, un geste rapide et désordonné. Vous devriez proposer de peindre quelque chose avant qu'il y en ait de nouveaux. Moi je verrais bien, je ne sais pas, un cheval, ça serait beau un cheval, non?
Nous parlons encore un moment. Qu'est-ce qu'ils vont construire ici? des immeubles voyons, qu'est-ce qu'on construit d'autre en ce moment? Nous plaisantons un peu, comme de choses sur lesquelles on n'a pas prise. Moi je n'y habiterais pas, dit-il. Ils font les parois avec des plaques, on entend tout à travers. Quand à soixante ans je posais une tapisserie dans une chambre, je savais qu'il ne faudrait pas la refaire avant ma mort. Maintenant, maintenant…
Bon, il va continuer son chemin. Bonne journée Monsieur Lafleur.

Dimanche soir, j'ai collé mon dessin. Difficilement, par petits bouts, sinon je n'arrivais pas à tenir le papier mouillé sans qu'il se déchire. Sans être trop regardant sur les raccords: il fallait faire vite et impossible de repositionner. Tout cela était prévisible. Mais le crépi du mur était vraiment plus friable que ce que j'avais imaginé, une sorte de sablé, il adhérait peu, une sacrée merde. Au fur et à mesure que j'avançais, je me rendais compte que les parties presque sèches ne tenaient que par quelques points, que le reste flottait. Le tout bruissait de plus en plus – un bruit de papier qui se décolle à mon avis. J'ai fini de tout poser, me suis dépêché de prendre quelques photos avant la nuit. J'avais peur qu'il ne tienne pas jusqu'au lendemain. Mais ça ne servait à rien de rester à côté, j'allais revenir le matin, quand tout aurait séché.

J'ai noté à côté "intervention éphémère", parce que c'est le cas mais aussi comme une sorte d'excuse à l'avance pour ce qui arrivera. Je me détachais un peu de savoir s'il tiendrait jusqu'au vernissage de jeudi. Je souhaitais juste qu'il soit visible un instant, pour les habitants du quartier, les passants, les promeneurs de chien qui m'ont vu en train de le coller, ceux qui m'observaient depuis leur balcon; qu'ils aient quelque chose à découvrir lundi matin.

Très affairé, je n'avais malheureusement pas la disponibilité pour répondre à des questions. Ça devait se voir, il n'y en a pas eu. Sauf un homme, qui m'en a posé à l'aller. Et au retour, son cabas de courses du soir à la main, il m'a regardé faire un moment, puis m'a juste invité à une séance de cinéma qu'ils organisaient dans leur cour intérieure, deux maisons plus loin. (Je l'avais vu cette cour, avec des arbres, des tables et des chaises, et un rectangle blanc peint sur une façade. Cela faisait envie.) Mais au moment de quitter mon dessin tout bruissant, épuisé, rempli d'incertitudes et couvert de colle d'amidon, je suis rentré chez moi.

 

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Orage
Il ne pleuvait plus depuis trois semaines au moins. J'avais collé mon dessin contre un mur et il était encore là. Puis, cette nuit, un très gros orage d'été, avec pluie et vent, violents tous les deux. Enfin, le dessin a vécu, des bouts pendent, des autres ont été arrachés. L'illusion de la permanence est tombée. Je trouve rassurant que les choses changent avec la pluie.

 

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Fabrique / bricole de livres
une veste (texte)
DU FOND DE LA POCHE
feuilles pliées