Par la fenêtre on aperçoit un peu de la vie de tel ou tel voisin. Pas besoin de curiosité déplacée: qu'on regarde dehors, ou qu'on se penche pour fermer les volets, on ne peut s'empêcher de voir bouger au seuil d'une autre fenêtre, sur un balcon, dans la rue. Pour peu qu'on aperçoive régulièrement une même personne, les bribes saisies, parfois si poétiques dans leur brièveté et leur banalité, forment une minuscule fiction qui pour nous résume la vie de celui qu'on ne connaît pas autrement.

Un jour, on croise par hasard cette personne dans la rue. La connaissance lacunaire qu'on a d'elle est vraisemblablement réciproque. Nous échangeons un regard, et même un timide boujour – en retard, celui qui sort quand on a l'impression de connaître quelqu'un sans parvenir à lui retrouver un nom ou un contexte. Il arrive aussi qu'un contact se lie avec une telle personne. Une fois qu'on la connaît mieux, il est amusant de se remémorer la petite vie dont on l'avait involontairement affublée, et de constater l'écart inimaginable qui la sépare de ce qu'on en sait maintenant.

Un site internet qui porte le nom d'une personne réelle, par exemple un artiste (pour prendre ce qu'on a sous la main), donne à voir des bribes de son travail. Il est bien entendu que ce genre de site a pour fonction de montrer le travail, et non la personne, mais la limite n'est pas claire et on aime pouvoir la franchir. D'ailleurs on cherche un cv, une date de naissance, et tout ce qui pourrait permettre de se faire une idée de l'auteur.

Plus qu'une fenêtre qui s'éclaire le soir et qui s'éteint la nuit, le site internet est une vitrine de magasin, allumée en permanence. Un magasin personnel, où ce qui est montré est sélectionné par celui qui se montre. Comment sélectionner sans manipuler sa propre petite fiction?

Le voisin qui se saurait observé, n'agirait plus avec naturel. Sans aller jusqu'à prendre des poses derrière la fenêtre de la cuisine, il ne pourrait s'empêcher de jouer un peu, de trier ce qu'il montre de lui. Ses apparitions serait dépourvues de la poésie d'un quotidien furtivement dévoilé, elles ne manqueraient pas d'inspirer un doute; celui d'une tentative déplacée, d'un calcul: chercherait-il à nous séduire? A force de jouer, même peu, le risque existe de se confondre avec sa propre fiction. Elle ne manque pas d'être rassurante; plus réduite que la réalité elle se range facilement, se classe avec une étiquette, on a tout sous les yeux. On a l'impression d'y comprendre quelque chose. (Ah, si tout était si simple.)

 

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Si vous voulez me trouver,
ne perdez pas trop de temps sur internet,
vous aurez plus de chance de me croiser
en vous promenant dans les rues de Fribourg

ou en venant vous asseoir au café du Tunnel
le 1er et le 3ème jeudi de chaque mois,
de 10h à 13h, autour de la Table Bleue
> dehors-archives.ch

 

autres lieux:
art&fiction, Lausanne
ouvrage collectif, Renens
Cric Print, Marly

novembre 2017
dehors[at]baptiste-oberson.ch